« Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde »
En ce quatrième dimanche de Carême de l'année A, l'Eglise lit le récit de la guérison de l'aveugle-né. Ce n'était pas le cas du lectionnaire employé par la communauté d'Isaac de l'Etoile, mais selon la grande tradition de l’Eglise, Isaac interprète l’Ecriture à la lumière de l’Ecriture : dans le cas présent, c’est pour commenter la parabole des ouvriers envoyés à la vigne à différentes heures du jour (Mt 20,1-16) qu’il convoque le récit johannique de la guérison de l’aveugle-né (Jn 9), attentif surtout aux alternances entre lumière et ténèbres et au sens que Jésus leur donne.
Comme le temps lui-même, mes très chers, comporte alternativement la lumière et les ténèbres, le jour et la nuit, ainsi la vie de dans le temps de l’homme lui-même est parfois dans les ténèbres, fût-ce en plein soleil, et parfois dans la lumière au milieu de la nuit.
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 8
Qui n’a pas fait cette expérience ? Se sentir pris dans le brouillard, l’obscurité, la perte des repères, quand bien même le soleil brille et que tout le monde s’active autour de soi ? Expérience commune, certes, parfois vertigineuse, mais dont il ne faut pas s’affoler. Isaac revient au commencement, au poème de la création (Gn 1), guidé par la lecture de Saint Paul (2Co 4,6) :
De même que Dieu n’a pas fait sortir la nuit du jour, mais a ordonné à la lumière de resplendir dans les ténèbres, ainsi est-ce dans les ténèbres que naît le fils de ce monde, qui est appelé fils de la nuit et des ténèbres ; et c’est seulement en sortant des ténèbres que nait celui qui est appelé par l’Apôtre fils de la lumière et du jour : « Vous êtes tous, dit-il, des fils de la lumière et du jour, et non de la nuit et des ténèbres. » (1Th 5,5).
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 8
Et il donne une interprétation spirituelle et morale de ce contraste entre nuit et jour :
La nuit donc, c’est l’infidélité et le jour est la foi ; la nuit, c’est le péché et le jour, la vertu ; les ténèbres, c’et l’ignorance et la lumière, la sagesse ; les ténèbres, c’est le diable et la lumière, c’est Dieu ; les ténèbres, c’est Adam et la lumière c’est le Christ. La nuit enfin et les ténèbres profondes, c’est la conscience mauvaise et la délectation du péché ; la lumière sereine, c’est la bonne conscience et l’amour de la vertu ; les ténèbres, c’est les sens ou la vie charnelle, tandis que le jour, c’est le sens et la vie spirituels.
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 9
Et Isaac se raccroche maintenant au discours de Jésus avant la guérison de l’aveugle :
En tout cela il y a donc la nuit où, suivant la parole du Sauveur, nul ne peut agir (Jn 9,4) car quiconque fait le mal dans la nuit agit moins qu’il ne pâtit.
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 10
Il développe son propos : seul agit vraiment celui qui fait le bien :
Cela seul est action, qui appartient au jour et à la lumière.
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 10
Ce qui est fait dans la nuit, qui abuse du bien qu’est la personne elle-même ou qu’elle possède, qui le dévoie, n’est pas une action : cela abîme, engendre une corruption, un pâtir, une souffrance ; on s’éclate et on se dégrade.
Mais a contrario, celui qui souffre et endure pour une bonne cause, celui qui exerce la patience, agit-il ou subit-il ? Isaac prend le cas extrême des martyrs, torturés et mis à mort pour le nom de Jésus et il tranche :
Rien n’est plus opérant que cette œuvre qui opère l’incorruption et l’impassibilité. Rien n’est plus actif que la constance d’une âme courageuse.
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 10-11
Avant de préciser quelle est cette œuvre, Isaac raccroche à nouveau son propos aux paroles de Jésus :
Nous voyons paraître clairement combien est profonde et toujours véridique cette assertion de la Vérité que nul ne peut travailler la nuit, mais seulement le jour : « Je dois, dit-il, travailler pendant qu’il fait jour : la nuit va venir, où nul ne peut travailler » (Jn 9,4).
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 11
Il ne faut toutefois pas l’entendre au sens premier de la nuit où l’on dort, mais de la nuit d’une mort dans le refus de Dieu, à l’opposé de l’action de grâce éternelle qu’est une mort dans le consentement à Dieu. Il y a un enjeu grave, et Isaac se fait pressant :
C’est pourquoi, mes bien-aimés, pendant que nous avons le temps, que nous avons le jour… pratiquons le bien à l’égard de tous (Ga 6,10), en commençant toutefois par nous-mêmes. Car celui qui est mauvais pour soi-même, pour qui donc est-il bon ? « Aie pitié de ton âme, est-il dit, et tu plairas à Dieu » (Si 30,24). Celui qui néglige sa propre vigne, comment cultivera-t-il celle d’autrui ?
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 12-13
Et Isaac de mettre en parallèle la création de l’homme à partir de la poussière du sol (Gn 2) avec la guérison de l’aveugle, quand Jésus fait de la boue et en enduit ses yeux, qui s’ouvrent (Jn 9,6). C’est Jésus lui-même la vraie lumière, le vrai soleil, qui vainc les ténèbres :
La nuit universelle a précédé, où tous ont péché ; mais sous l’illumination du soleil véritable [le Christ] elle a cédé et les ténèbres ont disparu, de sorte que ceux qui auparavant ne pouvaient pas travailler n’ont désormais aucune excuse, s’ils refusent de travailler pendant le jour. « Si en effet », dit Celui qui est le Jour, « je n’étais pas venu et ne leur avais pas parlé », c’est-à-dire di je n’avais pas resplendi, « ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant ils n’ont pas d’excuse à leur péché » (Jn 15,22). Quiconque n’utilise pas la grâce reçue demeure inactif en plein jour et mérite d’être réprimandé pour sa paresse.
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 13-14
Isaac conclut en invitant ses frères à la persévérance : le plus déterminant, ce n’est pas qu’on commence tôt ou tard, qu’on accueille la grâce jeune ou âgée, après une vie plus ou moins mouvementée, ce qui est décisif, c’est la persévérance.
Puis il résume son propos :
L’éloignement de Dieu, que la raison se détourne de la vérité ou bien la vie de la charité, c’est la nuit où personne n’est capable de travailler ; au contraire, la conversion vers Dieu par la recherche et l’imitation, c’est le jour où l’homme sort pour son travail qui est de connaître et d’aimer Dieu et de se réjouir de cette connaissance et de cet amour. C’est en effet pour cela que l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, et c’est par là qu’il s’est recréé et reformé à cette image et à cette ressemblance : par la raison à son image, par la vie à sa ressemblance… Connaître le vrai Dieu est la vie éternelle (Jn 17,3), mais l’aimer de tout son cœur est la voie éternelle… : la charité est le chemin, et la vérité le repos.
Isaac de l'Etoile, Sermon 16, § 15-16
POUR ALLER PLUS LOIN...
- Isaac de l'Etoile, Sermons I, Sources Chrétiennes n° 130, Les Editions du Cerf, Paris.
- Isaac de l'Etoile, Sermons II, Sources Chrétiennes n° 207, Les Editions du Cerf, Paris, 1974.
- Isaac de l'Etoile, Sermons III, Sources Chrétiennes n° 339, Les Editions du Cerf, Paris.