Le temps des fêtes : l'Avent
Méditant sur les différentes "saisons" de la liturgie, Merton commence par considérer ce qu'est l'Avent dans la spiritualité de Saint Bernard, dans sa manière d'appréhender le Mystère du Christ qui vient nous sauver. Il en souligne "l'épaisseur" avec les mots des Pères de l'Eglise:
Cette présence de Dieu en Marie est elle-même le secret de l'Avent, le cœur du mystère, car c'est par Marie que le Fils de Dieu nous a donné l'admirable sacrement de l'Avent.
Tout cela est bien beau, fort bien écrit par Bernard, mais au fond : l'Avent, espoir ou illusion ?
AU chapitre sur l'enseignement de Bernard fait suite un chapitre de confrontation sérieuse à cette question. L'Avent est-il un doux rêve pour faire oublier les dures réalités ? est-ce la négation au nom de la religion des combats à mener pour un monde meilleur ? Jésus est-il un messie crédible et est-ce une bonne chose de célébrer son avènement ? La question est valable, Jean-Baptiste lui-même, prisonnier dans l'attente de son exécution, l'a posée crûment à Jésus : « Etes-vous Celui qui va venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »
Il faut du courage pour poser la question, et plus encore pour en attendre la réponse, sans se précipiter sur des slogans faciles ou du prêt-à-penser. Et c'est peut-être précisément dans l'effondrement de toutes certitudes que se joue notre réponse la plus vraie.
Nous aussi, nous pouvons parfois montrer le Christ au monde dans des circonstances où nous pouvons tous clairement discerner, dans le cours de l'histoire, la confirmation du message chrétien. Mais il n'est pas moins vrai que
notre tâche, c'est de chercher et trouver le Christ dans le monde tel qu'il est, non tel qu'il pourrait être.
Le fait qu'il soit autre ne change rien à la vérité de la présence du Christ en lui et ne modifie ni ne fait échouer son plan : tout sera fait selon Sa volonté. Notre Avent est la célébration de cette espérance.
Ce qui est incertain, ce n'est pas la venue du Christ mais la façon dont nous la recevrons, la réponse que nous Lui ferons, notre empressement et notre aptitude à aller à Lui et à l'acclamer, comme le fit Jean, au moment même où l'œuvre de tout notre vie et le sens qu'elle avait semblent s'effondrer.
Et Merton de souligner combien les réalisations de la foi chrétienne dans l'Histoire, ce qu'on appelle parfois « chrétienté », n'est pas le christianisme, ni le Royaume, ni le Corps Mystique du Christ. L'Avent n'est donc pas la célébration d'une culture, de rites humains et sociaux, la mémoire d'un événement passé, pour structurant et générateur de lien social que cela puisse être. La venue du Seigneur, c'est-à-dire sa Présence, est la venue du nouveau, l'actualisation de tout le passé avec sa force transformante (la vie de Jésus sur la terre) dans notre présent. Et si nous le croyons, quelles en sont les conséquences ? purement spirituelles ou sociales ? La foi chrétienne a-t-elle une signification pour la marche du monde d'aujourd'hui, ou est-elle un leurre, une faible consolation, une fuite dans la "spiritualité" et le bien-être intérieur ?
Thomas Merton développe ces questions à la lumière de la kénose, de l'abaissement du Christ en son humanité, la mort sur la Croix qui nous apporte la plénitude des dons et du salut :
La plénitude des temps, c'est le temps de notre néant, qui attire le Christ dans nos vies afin qu'en nous, et par nous, Il puisse apporter la plénitude de Sa vérité au monde.
Ceci suppose que nous renoncions à nos rêves de puissance, de matérialisation du Royaume de Dieu dans des structures historico-politiques. L'Avent est aussi ce temps de purification de notre regard, de nos idées.
Le mystère de l'Avent est donc un mystère de nudité, de pauvreté, de servitude. Il doit en être ainsi, autrement ce ne pourrait être un mystère d'espérance.
Le mystère de l'Avent est le mystère d'un commencement : mais c'est aussi le mystère d'une fin.
La plénitude des temps est la fin de tout ce qui n'est pas plénitude. C'est l'achèvement de tout ce qui était encore inachevé, incomplet. C'est l'achèvement, dans l'unité, de tout ce qui était fragmentaire. Le mystère de l'Avent, dans nos vies, c'est le commencement de la fin, en nous, de tout ce qui n'est pas encore le Christ. C'est le commencement de la fin de l'irréalité. Certes,nous devrions nous en réjouir ! Mais malheureusement nous nous accrochons à ce qui est irréel, nous préférons la partie au nout, nous continuons à être des fragments, nous ne voulons pas être « un seul homme dans le Christ ».
Et Merton de pousser à la limite les conséquences de son propos. Si par la Croix tous les hommes sont UN dans le Christ, réconciliés avec Dieu et entre eux, quid de nos divisions, de nos guerres, de nos recroquevillements ? L'Avent nous met en crise :
L'Avent, pour nous, signifie l'acceptation de ce commencement entièrement nouveau. Il signifie que nous sommes prêts à ce que l'éternité et le temps se rencontrent non seulement dans le Christ, mais EN NOUS, dans l'homme, dans notre vie, notre monde, notre temps. Si nous voulons entrer dans ce qui est nouveau, nous devons accepter la mort de ce qui est vieux.
Célébrer l'Avent, accueillir le Seigneur qui vient, c'est s'engager dans un processus pascal, un passage existentiel de ce qui est mort en nous vers ce qui est déjà vivant mais que nous ne vivons pas encore.
A la question de Jean-Baptiste « Etes-vous Celui qui va venir, ou devons-nous en attendre un autre ? », Jésus avait répondu en donnant deux catégories de signes : les guérisons et « la Bonne Nouvelle (Evangile) est annoncée aux pauvres ». Ce sont des signes eschatologiques, dit Merton, en tant qu'ils sont des actes de vie qui proviennent de l'amour: c'est assez évident dans le cas des guérisons. Mais le signe le plus décisif est pourtant cette "évangélisation" des pauvres, qui accomplit le message des prophètes. A ceux qui n'avaient d'autre recours que Dieu, le salut est effectivement donné. Mais il y a aussi un immense dépassement :
Les derniers jours sont arrivés parce que les pauvres n'ont pas simplement « entendu parler » du Christ, mais parce qu'Ils SONT le Christ. Les pauvres eux-mêmes sont devenus maintenant un signe eschatologique du Christ, un signe qui sert souvent à juger les hommes...
Le Mystère de l'Avent est centré autour du fait que Dieu est maintenant présent dans l'homme, et que l'homme sera jugé selon son acceptation ou son refus de cette vérité cruciale dans toutes ses conséquences.
Ce que nous faisons aux hommes, nous le faisons au Christ, l'Homme-Dieu. D'où la tragédie que représentent les désordres et les injustices contemporains. Ce n'est pas seulement qu'ils empêchent les hommes d'être un dans le Christ, mais plutôt qu'ils déchirent l'humanité qui dans le mystère de l'Avent est déjà, au moins virtuellement, unie dans le Christ.
L'Avent quitte donc tout aspect folklorique pour revêtir une dimension dramatique, tragique même... Qui de nous ne trahit cette foi ? Mais l'Ecriture nous offre une espérance : au dernier jour, dans le dernier Avèment du Seigneur, c'est le même feu qui consume nos œuvres imparfaites et qui nous sauve... Vivons donc dans la confiance et l'ESPERANCE, une espérance active !
POUR ALLER PLUS LOIN...
- Thomas MERTON, Le temps des fêtes, Casterman 1968.