les 7 colonnes de la sagesse pour préparer la venue du Seigneur en soi
Comment se disposer sagement à accueillir Dieu en soi ? La sagesse, dans la Bible, prépare sa maison en dressant sept colonnes. Bernard va jouer sur cette image pour exhorter ses frères - et tout lecteur - à adoper les dispositions éthiques néssaires à l'expérience sipirituelle.
Bon pédagogue, l'abbé commence par rappeler les acquis de ses deux premiers sermons : ce qui se joue dans le mystère de l’Incarnation, sa grandeur incomparable. Il reprend les éléments essentiels de cet avènement attendu : qui, pour quoi, comment… et de conclure avec le mode de la venue, plus directement traité dans le Sermon 2 qui commentait la prophétie de l’Emmanuel.
Si je pense au mode de sa venue, j’y reconnais l’exaltation de la condition humaine... Oui, il est venu, le Créateur et Seigneur de l’univers ; il est venu chez les hommes, il est venu en vue des hommes ; homme, il est venu.
Mais, interroge Bernard, comment peut-il VENIR, celui qui a toujours été en tout lieu ? lui, le Créateur et Seigneur de l’univers, présent de façon immanente à sa création :
Il n’est donc pas venu, puisqu’il était présent, mais il est apparu, alors qu’il était caché. C’est pourquoi aussi il a revêtu une forme humaine, dans laquelle on pouvait le reconnaître, lui qui, dans sa forme divine, habite une lumière inaccessible.
Cela est possible, parce que Dieu a créé l’homme à son image et ressemblance ; de la sorte, il peut sans déchoir se manifester dans sa propre image et ressemblance.
Comment il faut ne pas célébrer Noël
Le 25 décembre, c’est la célébration solennelle par toute l’Eglise de cet avènement si humble de Dieu, si grandiose pour nous. Qu’au moins notre comportement soit aussi digne que les autres jours ! Bernard se lance maintenant dans une critique vive, voire mordante, des détournements de la célébration de l’Incarnation du Fils de Dieu en occasion de bombance et de jouissance. Les gens se préoccupent de préparatifs matériels, se glorifient de leurs beaux vêtements et de leur table somptueuse : ils en oublient l’essentiel :
Quel non-sens pour les hommes, après l’avènement d’un si grand roi, que de vouloir, et même simplement que d’oser s’adonner à toutes sortes de préparatifs, au lieu de demeurer libres, toute affaire cessante, pour son seul culte ; quel non-sens, en sa présence, que de se souvenir de n’importe quoi d’autre !
Pour célébrer en vérité cet événement, il ne faut pas se contenter d’une routine festive, se complaire dans les plaisirs du corps et la gloire humaine.
Nous connaissons Dieu par l’expérience intérieure que nous avons de Lui
Bernard se tourne donc vers ses frères : s’ils sont au monastère, s’ils ont tout quitté pour Dieu, renonçant à l’affection de leurs proches, aux plaisirs du corps, déchargeant tous leurs soucis sur Dieu, eux ne peuvent nier qu’ils connaissent le Seigneur et sa venue. Ils la connaissent d’expérience intime : le Christ est venu en eux.
Et Bernard de rappeler les trois avènements du Seigneur : le premier, l’Incarnation, et le troisième, la Parousie à la fin des temps, sont manifestes. Mais le deuxième, intermédiaire, demeure spirituel et caché : c’est la venue du Verbe dans l’âme qui garde sa Parole (Jn 14,23). Il vient dans l’âme du Juste, celui qui a apprêté son cœur par la justice et le jugement.
Celui donc qui veut préparer son âme un trône pour le Christ doit disposer sa vie selon la justice, dont Bernard propose une définition :
La justice est la vertu qui attribue à chacun ce qui lui revient.
Dans le cadre d’une vie communautaire, ce « chacun » peut être un supérieur, un inférieur ou un égal. C’est en rendant à chacun ce qui lui revient que l’on se dispose à l’expérience intérieur de la venue du Seigneur en soi : comment mieux lier vie éthique et vie spirituelle ? l’une est la condition de l’autre.
On prépare la venue du Christ en soi par des relations justes avec ses proches
L’abbé détaille sa pensée : au supérieur, il convient de rendre déférence et obéissance, mettant ainsi notre cœur à l’unisson de nos actes. Il s’agir donc d’honorer nos supérieurs, même si nous les jugeons indignes par leur personne, car :
Il ne s’agit pas d’honorer les mérites effectifs de la personne, mais le rang que Dieu lui a donné, et la dignité de son ministère.
Bernard s’exprime là selon la pensée de la Règle de Saint Benoît, qui a une conception très haute de l’obéissance, mais en rappelle toujours la structure médiatisée : c’est la fonction reçue de Dieu par l’Eglise qui fonde l’honneur que l’on rend à l’abbé, non sa personne, son mérite ou son charme – ou leur absence.
Et par rapport aux frères, nos égaux ?
A nos frères parmi lesquels nous vivons, nous sommes tenus, de par le droit de la fraternité et de la solidarité humaine, de leur apporter conseil et secours. Car nous voulons qu’eux-mêmes nous les prodiguent : le conseil pour instruire notre ignorance, le secours pour pallier à notre faiblesse.
En filigrane, le lecteur peut reconnaître la « règle d’or » qui invite à agir envers les autres comme on aimerait qu’ils agissent envers nous. Mais comment vivre cela dans le contexte précis d’une communauté monastique, où les échanges sont limités par le silence et l’obéissance ?
Ces modalités ne sont en rien restrictives, répond Bernard, si l’amour fraternel nous habite : le meilleur conseil, c’est l’exemple, le meilleur secours, c’est la prière, accompagnée de la correction fraternelle si elle est nécessaire, et d’ôter de sa route les occasions d’achopper – ce qui en grec se dit : les occasions de scandale. Oui, il offre réellement conseil et soutien à ses frères, celui qui les stimule par son exemple et prend sur lui leur faiblesse par la prière et l’attention à leurs pas.
Enfin se pose la question de la relation aux inférieurs : que leur est-il dû ? de la vigilance et de la discipline. Les mots sont bien étrangers à notre siècle. Pourtant c’est bien par eux que Bernard qualifie la sollicitude qu’un supérieur doit à ceux dont il a la responsabilité : vigilance pour qu’ils ne chutent pas, discipline pour qu’ils ne demeurent pas en leurs travers… comme un entraîneur vis-à-vis des sportifs qui lui sont confiés.
Mais si je n’ai aucune autorité sur personne, en quoi suis-je concerné ? Et Bernard de contrer l’objection : même si nous n’avons pas de responsabilité sur autrui, nous en avons par rapport à nous-mêmes, à notre corps:
Je veux parler de ton corps, que ton esprit a reçu sans aucun doute pour le conduire. Tu lui dois la vigilance pour que le péché ne règne pas en lui et pour que tes membres ne deviennent pas des armes d’injustice. Et tu lui dois la discipline afin qu’il porte des fruits dignes de la repentance, et qu’il demeure tenu en bride et réduit en esclavage.
Il ne faudrait toutefois pas s’y tromper : Bernard n’est pas le chantre d’un mépris du corps et d’un ascétisme à outrance : lui-même est de faible constitution, il sait d’expérience combien un corps malmené peut devenir une entrave à la vie humaine et spirituelle. Non, son propos est plutôt analogue à celui d’un entraîneur sportif ou d’un professeur de danse classique. Le danseur et chorégraphe Béjart, par exemple, a des pages sur l’ascèse similaires par leur densité et leur profondeur.
Mais l’abbé revient au cas de ceux qui, comme lui, ont la charge plus redoutable encore de l’âme d’autrui en plus de la leur. Que faire, pour ne pas succomber d’effroi ? S’en remettre humblement au Seigneur qui veille, mais à la condition de ne pas se défausser de ses responsabilités et de sa vigilance active.
On se prépare enfin par la juste appréciation de ses misères
A ces six colonnes de justice, il convient d’associer une septième : le jugement que nous exerçons sur nous-mêmes par l’humble aveu de notre misère. Ce n’est pas là l’exigence morbide d’un Dieu terrible, mais c’est le chemin par lequel nous pouvons nous voir comme Dieu nous considère et nous fait grâce :
Dieu n’exige de nous rien de plus que ce qui se trouve en lui : disons-lui seulement nos iniquités, et il nous justifiera gratuitement pour nous prouver sa grâce. Il aime en effet l’âme qui, sous son regard, s’examine elle-même sans interruption et qui, sans faux-fuyant, se juge elle-même.
Ce jugement nous est fort profitable, car en entrant dès maintenant dans le regard de Dieu sur nous, nous « désamorçons » le jugement final. Et Bernard de conclure en rappelant une parabole évangélique (Lc 17,10) :
Il s’agit pour l’homme de s’appliquer à observer les commandements de la justice, sans jamais cesser de se considérer soi-même comme indigne et inutile.
Bernard de Clairvaux, Sermons pour l'Année, Sermon 3 pour l'Avent